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¬ Jean-Marie BALDNER : De l’objet-laboratoire au texte-laboratoire. Un voyage vietnamien

dimanche 19 janvier 2014, par •∟ clf

From object-lab (“object as laboratory”) to text-lab (“text as laboratory”). A Vietnamese journey.

Ce texte est disponible en format pdf en fin d’article, en version française et anglaise.


De l’objet-laboratoire au texte-laboratoire. Un voyage vietnamien [1]

Au mur, un tableau de Bui Lê Tran, un autre de Hong, sans titres ; une reproduction d’affiche de Huynh Van Thuan ; des photographies, anciennes, récentes, de différentes tailles, contrecollées sur aluminium, encadrées, imprimées et simplement maintenues à l’aide de pâte adhésive ; des photographies d’archives privées, accompagnées d’une correspondance, privée elle aussi ; un journal photographique de voyage, été 2013, Hanoï, Hoa Lu, la baie d’Along, Hué, le 17e parallèle... ; des souvenirs de voyage, collectés, achetés ; quelques coupures de presse sur les Công Binh ou Linh Tho, ces déplacés de force indochinois contraints au travail en France ; quelques extraits de films et de bandes sons…

L’installation s’énonce dans l’inscription moirée de formes et de points de vue, du personnel, de l’intime et du familial au collectif - politique, géostratégie et histoire des colonisations et des indépendances… -, quelque part dans l’interstice des images factices, des souvenirs à produire, dans le flottement des savoirs et des mémoires où se réfléchissent toutes les interactions possibles.

Cabinet implexe d’archives et d’actions à imaginer, banque paradoxale de données implicites ou laboratoire de contagion du doute créatif. À constituer, à mettre en jeu et à consommer sans conserve. À déranger, à déployer, à disséminer. À troquer, à échanger, à trafiquer. Modulable, improbable, extensif, l’accrochage se constitue dans le jeu du dérangement, du déploiement, de la dissémination. Un fragment de lambrequin ou d’acrotère en terre cuite, vestige vernissé, minuscule et délicat, d’un palais ancien à l’architecture mille fois recommencée, questionne l’étoile rouge découpée d’une casquette militaire pour touriste ; quelques graines d’arbres centenaire, ramassées sur une plage, interpellent le portrait d’Hô Chi Minh sur le billet de 2000 Dông ; l’affiche de Huynh Van Thuan, Elle ne recule pas, converse avec le tableau Sans titre de Hong ; une photographie de Mobylette (Beware of… what ?), témoin de l’occupation coloniale ou du versant commercial de la francophonie, résonne avec le tableau au triporteur de Bui Lê Tran et l’interview de Nguyen Van Thanh répercute la recension récente, dans un hebdomadaire, du livre Immigrés de force [2] ou celle du film La longue nuit indochinoise [3].

Les objets s’aboutent, se disjoignent dans les mémoires et les discussions des visiteurs. Selon l’histoire personnelle ou selon la situation et les personnes présentes avec qui le visiteur échange, la photographie familiale d’un grand oncle et d’un oncle, en tenue militaire à Saïgon en 1952 et le portrait encadré du même grand oncle en tenue de marine en 1928, rassemblent ou fragmentent les représentations. Les photographies décalent vers les amalgames des expositions coloniales (l’Hindou « indochinois » de l’exposition de 1906 à Marseille) et l’accueil fait aux Indochinois [4], la « mutinerie d’Indo-Chinois » [5], la répression du soulèvement nationaliste de Yen Bai (1930). Elles charrient vers les cartes postales illustrant les cérémonies des règnes de Khai Dinh et Bao Dai, les prises de vue du défilé des troupes annamites sur les Champs-Élysées le 14 juillet 1916 par Charles Lansiaux, les monuments de la section indochinoise de l’exposition coloniale de 1931. Elles mesurent les images des manuels scolaires, des affiches touristiques [6], des invitations aux spectacles [7], aux affiches [8] et aux tracts [9] anticoloniaux ; elles invitent à la lecture des textes de Léon Werth, Paul Louis ou Georges Altman dans Monde [10], autre hebdomadaire.

Autres images-souvenirs aussi : Diên Biên Phu, Central Park, offensive du Têt, chute de Saïgon… Le vol d’hélicoptères porté par la Chevauchée des Walkyries [11] emporte la conversation vers les Rolling Stones, Satisfaction, les Doors, The End ou La petite Tonkinoise de Vincent Scotto. Nouvelle dérive : Woodstock, Feel Like I’m Fixing To Die Rag et les photographies de Nick Ut, Marc Riboud, Don McCullin, Raymond Depardon, La Sixième face du Pentagone de Chris Marker et François Reichenbach ou Flag de Jasper Johns.

Confusion des temps comme atelier du doute d’un anachronisme heuristique où l’objet devient objet-document, objet-laboratoire à emprunter, à collecter, à manipuler, à expérimenter ici et maintenant quand l’esprit se met à l’écoute des correspondances, les archive, les disperse, les écoule en un faisceau de mémoires, de pensées et de récits hybridés. Ce qui fait œuvre n’est plus ce qui s’observe bloqué dans une vitrine, pendu à une cimaise ou juché sur un socle, mais ce qui, dans la temporalité déclenchée de la perception, de la recherche, de la réalisation et de la réflexion, se réélabore en permanence avec l’engagement de chaque nouveau contributeur, coauteur, présent ou absent à l’événement. Indexation potentielle d’une trace, d’un indice, d’un témoignage, choisis ou non d’être conservés le temps de leur activation, et éventuellement au-delà, augmentées ou non d’archives contractuelles, de notes de travail, de repérages et d’enregistrements (audio, vidéo, informatique…), collectés systématiquement ou aléatoirement. Métissage de l’exposition, dont la monstration – l’objet traditionnellement exposé au public cède la place à une notation plastique à interpréter – ne se soutient que dans son activation, sa transformation et sa documentation – les protocoles de recherche et de transmission (cartel, catalogue, site dédié…) –, constamment autoproduite par le questionnement du visiteur-auteur-médiateur, comme de la scénographie, de la muséographie et de la médiation.
Le public investit le laboratoire – cadre et support d’inscription réel et virtuel, plus ou moins indéterminé dans un réseau ouvert –, subvertit les objets – les matériaux de l’expérience – pour y mener ses expérimentations, y conduire ses échanges, y composer ses substitutions. Mis en forme perpétuellement par les décisions et les actions des coauteurs qui en modifient le schéma, le scénario et le contexte, le projet n’est pas arrêté à un état d’exposition stable, il s’ouvre à une prolifération non séquentielle. L’objet-document devient plastique, support d’une notation, atelier de récits et de discours, adapté à des formes de présentation interchangeables. L’exposition prend la forme d’un entrelacs, s’agence en acte collectif créatif rattaché au quotidien, activé par la transformation des représentations mentales et la convocation des mémoires.
Comme l’objet, le cartel, le texte d’accompagnement, le catalogue se font laboratoire. Textes ouverts aux ciseaux et à la colle, à la couture d’étiquettes et de commentaires, à l’implantation de gloses et d’apostilles ; textes ouverts à tous les traitements collaboratifs. Instables, modulaires, peut-être recyclables et volontairement interactifs, ils sont le matériau expérimental d’une partition où chaque mot, chaque expression, chaque phrase, chaque interstice de sens, s’offrent autant à l’échange qu’au dérangement, à la perturbation, à la contamination, à l’insurrection par l’entremêlement des temps, l’activation de récits et de discours autres, de médiations nouvelles.

Jean-Marie Baldner, Auvers-sur-Oise, Janvier 2014


From object-lab (“object as laboratory”) to text-lab (“text as laboratory”). A Vietnamese journey (1).

A Bui Lê Tran painting is hanging up on the wall. Another by Hong, they are untitled. A reproduction of a Huynh Van Thuan poster is hanging up too. Here, on the walls, there are photographs, old and recent, of different sizes, aluminium mounted prints, framed, printed and simply held with Blu-Tack prints. Some photographs came from private collections, along with private letters. Here is a travel photo diary, dated summer 2013 from Hanoï, Hoa Lu, Ha Long Bay, Hué, the 17th parallel north... collected or bought trip memorabilia. A few press clippings about the Công Binhs or Linh Thos, the displaced Indochinese workers forced to move to and work in Franc, is laying. Film and soundtrack clips are also piled up.

The exhibition is set up within a shimmering aspect of shapes and points of view, of personal, intimate, familial and even shared elements – politics, geo-strategy, colonization and independence history… And set up somewhere in-between the artificial pictures, the memories that need creating, somewhere within the wavering knowledge and memories, where all possible interactions are reflected.

Like a filing cabinet full of actions to be imagined, a paradoxical collection of implicit information, or a laboratory transmitting creative doubt. They are intended to be formed, brought together and consumed with no limits. They are intended to be disturbed, deployed and spread, swapped, exchanged and traded. Adjustable, surprising, extensive, the set-up is part of a disturbing, deploying and disseminating game. A piece of lambrequin or terracotta acroterion, a glazed vestige, tiny and delicate, from an ancient palace, which architecture was thousand times rebuilt, challenges the cut-out red star on a cap for tourists. Old tree seeds, collected on a beach, interplay with Hô Chi Minh’s face on the 2000 Dông note. Huynh Van Thuan’s Brave and Steady poster interacts with Hong’s Untitled painting. A photo of the Mobylette, witness to the colonial rule and French commercial influence, echoes Bui Lê Tran’s scooter painting. Nguyen Van Thanh’s interview echoes the recent reviews of the Immigrés de force (2) book and the La longue nuit indochinoise (3) film, in a weekly newspaper.

The objects come together and they come apart through the visitors’ memories and discussions. According to personal history, the situation or the people present, with whom the visitors are talking, a family photo of a great-uncle and uncle, wearing a military uniform in Saigon in 1952, and the framed portrait of this same great-uncle wearing a Navy uniform in 1928, can bring representations together, or break them apart. The photographs move towards the combination of colonial exhibitions (The “Indochinese” Hindu of the 1906 exhibition in Marseille), and towards the welcoming of the Indochinese (4) , the “Indochinese mutiny” (5), and towards the repression of Yen Bai’s nationalist uprising (1930). They then progress towards postcards showing the celebrations of Khai Dinh and Bao Dai’s reigns, shots taken by Charles Lansiaux of the Annamite troops’ parade on the Champs-Elysées on the 14th of July 1916, and monuments from the Indochinese section of the 1931 colonial exhibition. They bring together the images from school books, tourist posters (6), invitations to shows (7), anti-imperialist posters (8) and leaflets (9). They encourage the reading of Léon Werth’s, Paul Louis’ or Georges Altman’s texts in Monde (10), another old weekly newspaper.

There are other memorabilia too : Dien Biên Phu, Central Park, the Tet Offensive, the Fall of Saigon… Helicopters flying to the sound of the Ride of the Valkyries brings the conversation to the Rolling Stones’ Satisfaction, to the Doors’ The End or Vincent Scotto’s La petite Tonkinoise. The conversation is diverted again : Woodstock, Feel Like I’m Fixin’ to Die Rag as well as Nick Ut’s, Marc Riboud’s, Don McCullin’s and Raymond Depardon’s photographs, Chris Marker’s and François Reichenbach’s The Six Side of the Pentagon or Jasper Johns’ Flag.

Times get confused, causing a factual anachronism where the object becomes “object as document”, “object as laboratory” to borrow, to collect, to handle, to experiment with in the here and now, when the mind begins to listen to the exchanges, files them, scatters them and disposes of them in a bundle of memories, thoughts and mixed accounts. The work of art is no longer what is observable, stuck in a display case, hanging from a rail, or perched on a stand, but rather what, in the temporality of perception, research, realisation and thought, is constantly revised, thanks to the involvement of every new contributor, and every new co-author, present at the event or not. The potential classification of a track, a clue, a testimony, whether or not they are kept for the time of their activation, and possibly beyond, whether or not they are enhanced by contractual archives, work notes, markings and recordings (audio, video, computer…), whether they are systematically or randomly collected. There is a hybridisation of the exhibition, whose presentation – the exhibit that is traditionally exposed to the public is replaced by a plastic notation that needs to be interpreted – relies on its activation, transformation and documentation – the research and transmission protocols (cartel, catalogue, dedicated website…) -, which are constantly self-produced by the questioning of visitors, authors and guides, as the scenography, museography and mediation.

The public invades the laboratory – a real and virtual setting and support, more or less defined within an open network -, subverts the exhibits – the materials of experience – to lead their own experiments, exchange with others, and invent their own replacements. Because it is perpetually formed by the co-authors’ decisions, actions, and their ability to change its pattern, scenario and context, the project’s status cannot be limited to that of a stable exhibition ; it is open to a random multiplication. The “object as document” becomes plastic, and simply a stand for a notation, a collection of stories and conversations, adapted to interchangeable presentation methods. The exhibition becomes an interplay of elements, a collective and creative act relating to everyday life, and activated by the transformation of mental depictions and the reliance on memory.

Just like the object, the cartel, the accompanying text, and the catalogue, become part of the laboratory. The texts are open to being cut and pasted, to having labels and comments sewn onto them, to having glosses and annotations added next to them ; they are open to any form of cooperation. They are unstable, modular, maybe even recyclable, and purposely interactive ; they are the experimental material of a score, where each word, each expression, each sentence, each discrepancy in meaning, allow exchange as much as they allow disturbance, disruption, cross-contamination, and insurrection, by the interplay of temporalities, the activation of stories, other discourses and new mediation.

Jean-Marie Baldner. Auvers-sur-Oise, January 18, 2014


Ce texte fait référence à l’installation "Vietnam 2012" de Patricia d’Isola et Christophe Le François ; installation présentée à la galerie d’art contemporain d’Auvers-sur-Oise du 18 Janvier au 9 mars 2014, et créée en partenariat avec la ville. Cette proposition et ce texte ont été développés dans le cadre du projet de recherche européen EMEE et en lien avec l’équipe française de l’Ecole Supérieure du Professorat et de l’Education, composante de l’Université Paris Est Créteil : lien.


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[1L’exposition et le texte se réfèrent aux axes de recherche COP 1, 2 et 3 du projet EMEE et aux toolkits 1, 2, 3, 4 and 5. The exhibition and the text refer to EMEE COP 1, 2 and 3, and toolkits 1, 2, 3, 4 and 5.

[2Pierre Daum (2009). Immigrés de force : Les travailleurs indochinois en France (1939-1952). Arles : Actes Sud.

[3Lam Lê (2012). Công Binh, La longue nuit indochinoise

[4Jean Ajalbert (1906). L’Indo-Chine en péril. Paris : P.-V. Stock. p. 82-83, note 1

[5Le Petit Journal, supplément illustré du dimanche 1er avril 1900.

[6Pia (1930). Tonkin Delta. Gouvernement général. L’Indochine française. Affiche. Hanoï : Imprimerie d’Extrême-Orient. Vincent Guerra (1950). Air France Extrême Orient. Affiche. Paris : Imprimerie Alépée et Cie.

[7André Desmeures (1931). Le tour du monde en un jour. Affiche de l’Exposition coloniale internationale.

[8Anonyme (1931). La vérité sur les colonies. Affiche. Archives du Parti Communiste Français

[9Collectif de douze surréalistes (30 avril 1931). Ne visitez pas l’Exposition Coloniale. Archives du Parti Communiste Français.

[10Monde, hebdomadaire (1928-1935) dirigé par Henri Barbusse, numéro spécial du 29 août 1931.

[11Francis Ford Coppola (1979). Apocalypse Now.

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